
Dans une petite boutique de Laurelton, dans Queens, Kevin Livingston tient une élégante cravate à motifs contre la poitrine de son dernier client, un homme qui s'appelle Jimmy. « C'est beau, n'est-ce pas ? » Ajoute Livingston, à l'approbation générale des personnes dans la pièce. « Sais-tu faire un nœud de cravate ? » demande-t-il. Jimmy secoue la tête pour dire non. Livingston l'accompagne patiemment dans chaque étape. Une fois la tenue parfaitement ajustée, Jimmy est escorté au fond de la pièce, où un homme nommé Terrell se tient au-dessus d'une chaise de barbier, à côté d'un panneau qui indique « Rellz Dream Kutz ». Un moment plus tard, Jimmy revient, le crâne rasé, et les poils hérissés d'une petite barbe taillée. « Il marche différemment », s'enthousiasme Livingston alors que Jimmy part dans l'après-midi frisquet de décembre.
100 Suits — Le slogan « Stand Out, Stand Up, Stand Tall » (Démarquez-vous, tenez-vous bien droit et haut) que l'on peut lire sur la façade de la boutique montre bien que ce n'est pas une boutique de vêtements comme les autres. Ce costume n'est pas seulement un vêtement, mais, selon Livingston, le premier pas de Jimmy dans la reconstruction de sa vie. Livingston, originaire du Queens, a créé 100 Suits il y a plus de dix ans avec une idée aussi simple que son nom : offrir 100 costumes à des personnes qui en avaient besoin.

Livingston, alors au début d'une carrière dans une banque, remarquait les jeunes hommes qui traînaient dans la rue lorsqu'il se rendait quotidiennement au travail. « Leurs pantalons traînaient au sol », dit-il. Livingston, dès son plus jeune âge, avait adopté un style vestimentaire différent, influencé par son père à l'esprit professionnel. « Il avait une agence de voyage, et il m'obligeait à me mettre sur mon trente-et-un le samedi pour aller tamponner des brochures de voyage », raconte Livingston. « C'était une question d'image. »
À la banque, Livingston a commencé à amasser des costumes donnés et à les ranger dans le placard des employés. (Il avait tellement de succès qu'il s'est fait réprimander par son gérant qui, maintenant, par un retournement de situation poétique, travaille chez 100 Suits.) Il a commencé à distribuer ces costumes, sans poser de questions, dans des installations temporaires dans les rues de Queens — à l'extérieur d'un Popeyes, sur des sites présumés de gangs, ou à côté de programmes de rachat d'armes à feu. Quand les gens mettaient les vêtements, il voyait immédiatement la différence. « Je l'appelle toujours l'effet extraterrestre », dit-il en mimant quelqu'un qui se débat mal à l'aise dans un vêtement. « Ils mettent un veston et ne savent pas comment bouger leurs bras. Mais c'est justement là que se situe le changement initial. C'est une transformation instantanée. »
Lorsqu'une agence municipale lui a proposé un contrat, il a été confronté à une décision : « Je pouvais rester à mon poste, en gagnant 40 000 $ par année, ou je pouvais obtenir un contrat de 5 000 $, payable sur neuf mois », dit-il. « J'ai opté pour la deuxième option sans hésiter. » À force d'acharnement — « J'ai utilisé tout ce que j'avais », dit-il. Et 100 Suits a commencé à prendre racine. Le soutien de la communauté, dit Livingston, a également été inestimable. Il cite une longue liste de personnes qui lui ont ouvert leur porte, de son coiffeur au père de Sean Bell, l'homme non armé de Queens abattu par des policiers en civil en 2006. Il a finit par recevoir des costumes de donateurs très en vue comme Colin Kaepernick et Steve Martin.
Mais très tôt, Livingston s'est rendu compte qu'il ne suffisait pas de distribuer des costumes. « Je me souviens d'un gars, nous l'avons habillé, et je suis descendu plus tard pour dîner, et je l'ai vu le vendre devant la gare », dit-il. « C'est là que j'ai réalisé que je faisais plus d'injustice que de justice. » Il a donc commencé à faire évoluer son approche pour qu'elle soit plus « complète et thérapeutique ».
Aujourd'hui, 100 Suits compte cinq sites dans la ville de New York et une trentaine d'employés qui travaillent dans des domaines aussi variés que la réduction de la violence, le développement de la main-d'œuvre, l'initiation à l'informatique pour les personnes âgées ou un programme de mentorat pour les élèves en difficulté dans les écoles de la ville. Livingston se rend fréquemment à la prison de Rikers Island, pour livrer des dindes pour l'Action de grâce ou organiser des spectacles de comédie pour les Fêtes.
Lorsque la pandémie a frappé, Livingston s'est rapidement tourné vers la livraison de repas aux personnes âgées. Grâce à cela, il a développé une relation avec Lyft, qui lui a fourni de l'aide sous forme de crédits de course. La société de covoiturage s'est depuis associée à 100 Suits pour aider les membres des communautés historiquement mal desservies, notamment en matière de transport, à accéder à des possibilités telles que les entrevues d'embauche ou les événements de réseautage. Livingston exerce une « attraction gravitationnelle », explique Larry Gallegos, responsable de la politique publique de Lyft. « Il attire simplement les gens vers lui, et vous voulez l'aider. Il a le soutien de tous les principaux acteurs communautaires de la région. Vous dites ''100 costumes", et les gens se disent : ''Oui, c'est une super organisation". »
Cependant, « bien habiller les gens », comme dit Livingston, assis dans son bureau, sous une photo de lui serrant la main du président Biden (l'un des trois présidents qu'il a rencontrés), « sera toujours la pierre angulaire de ce que nous faisons. » Cette centaine de costumes s'est transformée en plusieurs milliers, et il se souvient de tous ceux à qui il a offert un costume, du jeune diplômé souriant à l'homme qui s'est fait tirer dessus et qui est resté paralysé le lendemain. Une personne qu'il a commencé à encadrer a fini par obtenir un emploi à la Metropolitan Transit Authority; une autre personne, qui luttait contre la toxicomanie, a obtenu un emploi directement chez 100 Suit. Peu importe qui ils sont lorsqu'ils entrent chez 100 Suits, le grand espoir de Livingston est qu'ils ne soient pas la même personne qui en sort.


